Vous êtes face à un post sérieux et roboratif. On y trouve même des titres pour aérer.
Où il faut bien commencer
Il y a quelques jours j’ai trouvé, qui palpitait là comme une petite bête, un lien vers un télécinéma de bonne qualité de 30 days of night. Je connaissais le comic, énième variation contemporaine sur le thèmes des vampires, mais pas trop mal scénarisé par Steven Niles et adorablement illustré par Ben Templesmith dont les visages déchirés de ratures et les vignettes quasi monochromes collent assez bien au sujet (une ville d’Alaska plongée dans une nuit hivernale de trente jours et saignée par une horde de vampires) tout en le sauvant de l’insignifiance. Un peu l’inverse de ce que peut publier Warren Ellis chez Avatar, où les dessinateurs partagent le même style hideux et littéral qui plomberait le meilleur scénario - ce point reste toutefois hypothétique, les scénaristes réservant de toute façon à Avatar leurs fonds de tiroirs avariés (mais Avatar publie des comics adultes, lire : les seins des personnages féminins sont aussi énormes chez Avatar que chez DC ou Marvel, mais on voit des tétons au bout).
Où à peine en chemin que nous dévions déjà
Le trait de Ben Templesmith me fait pas mal penser à celui de Bill Sienkiewicz. Sienkiewicz est le prototype du dessinateur de comics frustré, passé par Marvel et DC avant de se lancer dans du comics indépendant artistique. Ca donne Stray Toasters, plutôt très agréable à l’oeil mais pas terrible terrible côté scénario (un Frank Miller a suivi le même parcours au même moment, mais lui savait écrire en plus de dessiner).

Templesmith

Sienkiewicz
Ben Templesmith, donc, Siekewiczien en diable, a récemment illustré Fell, un polar claustrophobe à touches fantastiques, sur un scénario et des dialogues de Warren Ellis, qui pour une fois nous épargne ses commentaires intertextuels sur les super-héros ou ses fiches techniques des nouveaux tribalismes du monde ouèbe deuzéro. L’action est minimale, les scènes les plus fortes tiennent en un champ/contre-champ sur deux pages pendant un interrogatoire et les dialogues vous clouent au mur. Largement ce qu’Ellis a fait de mieux avec Planetary. Mais je ne vous parlerai pas de Fell.
Où l’on ne parle pas de Fell (ni de Planetary)
(on devrait pourtant)
Où après réflexion on parle un peu de Fell
Vous pouvez déjà lire intégralement le premier numéro et le comparer au script original. Très intéressant d’ailleurs de lire un script, même si l’on doit trouver autant de manières différentes d’écrire un script de comic qu’un scénario de film, par exemple. Stan Lee du temps de sa splendeur esclavagiste balançait un pitch de trois lignes à un grouillot, revenait une fois le machin encré, y ajoutait des dialogues inanes avant de signer tout seul (Ditko et Kirby, deux grands dessinateurs du silver age Marvel en font encore la gueule. Kirby moins maintenant, il est mort). Sinon vous saviez que Dorothy Parker a écrit les dialogues de Saboteur d’Hitchcock, ainsi que le scénario d’Une étoile est née ? J’aime beaucoup Dorothy Parker.
Mais putain, c’est fini ce namedropping ?
Ca ne fait que commencer. Steve Ditko, a créé Spiderman au début des années 60 et Jack Kirby est considéré comme le plus grand dessinateur de comics de tous les temps (titre qu’il partage sans doute avec Will Eisner). Il est à l’origine de Captain America (dès les années 40, quand même), des Fantastic Four, de Thor et du grotesque Silver Surfer. Dans les années 70, écoeuré par l’entreprise d’exploitation de Stan Lee, il a créé ses propres titres, des histoires de dieux à la Galactus qui énoncent des conneries métaphysiques entre Jean-Claude Vandamme et Skeletor. Y’en a qui aiment. La seule série à sauver du lot reste Captain America dont le personnage et surtout l’évolution sont fascinants. En tout cas Kirby a apporté le mouvement au comic, chose qui manque encore cruellement à la bédé belgo-française.
Pour avoir une assez bonne idée du golden age des comics, je conseillerai vivement the Amazing adventures of Kavalier & Clay, de Chabon (je vous préviens, on reparlera de Chabon un peu plus tard), roman dont le personnage principal est une version quasi pynchonienne d’un mélange de Kirby, Steranko et de Siegel et Shuster, les créateurs spoliés de Superman.
C’est quoi le golden age ?
Et cet âge alors
Sera l’âge d’or
Selon le canon, le golden age des comics débute avec l’invention du super-héros (notamment Superman et Batman), au milieu des années 30 et s’achève dans les années 50, avec la première grande crise de l’industrie du comic. Crise commerciale autant que morale, avec l’établissement du redoutable Comics code, équivalent - en plus drastique - du code Hays qui lui avait mis une méchante claque au cinéma américain à compter de 1930.
Le silver age prend la suite, jusqu’au début des années 70. On y voit l’explosion du style graphique (dynamisme précédemment cité et augmentation graduelle du tour de poitrine des personnages féminins), des super-héros plus humains (spiderman le pleurnicheur) et l’établissement de la plupart des codes et héros actuels.
Et après ? Les Britanniques ont envahi l’Amérique (Alan Moore, Neil Gaiman, Warren Ellis, Garth Ennis, Grant Morrisson, Mark Millar, etc.), la frontière entre auteurs underground et mainstream s’est brouillée et c’est devenu bien meilleur. Faut bien avouer que les comics du golden age sont aujourd’hui illisibles et que ceux du silver age font penser à du Roy Lichtenstein. Mais l’extraordinaire population d’idées, d’histoires et de personnages issue de ces périodes constitue le corpus dont dérive, s’inspire ou se démarque tout ce qui a suivi. On peut le regretter, mais un comics de super-héros écrit aujourd’hui est soit un commentaire, soit un palimpseste (et Planetary - que je m’acharne à citer tous les sept paragraphes - en est la démonstration la plus assumée, la plus aboutie).
Les amateurs de statistiques seront heureux d’apprendre que le tour de poitrine des personnages féminins de comics a quant à lui augmenté entre 1970 et 2007 de 0,83 cm et 0,65 cm par an chez Marvel et DC respectivement.
Où il serait temps de revenir à Fell
Non, pas tout de suite. Une remarque, un parallèle. On peut s’amuser à rapprocher la naissance de l’industrie du comics et celle du cinéma. Des petits juifs de Broadway ont quitté New York pour construire des studios au milieu du grand nulle part extrême-occidental, tandis que d’autres petits juifs de New York ont inventé les super-héros (Bob Kane pour Batman, Siegel et Shuster pour Superman, Kirby déjà cité), le comic moderne (Will Eisner et son Spirit) et fondé au moins la moitié des grands studios (Stan Lee avec Adventure Comics puis Marvel). Kavalier & Clay et la première moitié de “Stan Lee and the Rise and Fall of the American comic book” par Raphael et Spurgeon, retrospective peu révérencieuse du parcours de Stan Lee, décrivent bien les premiers pas de l’industrie du comics. On découvre ainsi que la notion d’auteur, grand fantasme français, n’a aucune existence légale ou morale dans le comic américain avant les années 70. Tiens, tiens, ce sont pendant les mêmes années 70 que le concept d’auteur a pris d’assaut Hollywood (avant la contre-révolution des années 80), comme le décortique avec fiel “Easy Riders, Raging Bulls” de Peter Biskind (ce dernier bouquin est également chaudement recommandé si vous souhaitez savoir qui couchait avec qui dans la grande maison de Margot Kidder où traînaient en 71 à peu près tous ceux qui ont créé le cinéma de la décennie suivante).
Bon, Fell ?
Ah oui. Je voulais parler du script de Fell, et le comparer à un scénario de cinéma. Et finalement ça me gave un peu, ce sera pour une autre fois. La version courte : c’est le découpage technique et le montage à la fois (plan = case, mais pas toujours) et c’est aussi un support de dialogue entre le scénariste et le dessinateur, principalement parce que les deux ne se rencontrent généralement pas. Mais comme il faut bien finir par expliquer pourquoi les vampires sont des cons, exit Fell.
Les vampires sont des cons ?
Parfaitement. Non, en fait. Mais je voulais un titre putassier qui deviendrait premier dans les termes de recherche menant à ce blog. Parce que ça me fatigue énormément que “Jean-Pax Méfret” occupe mois après mois la première place, juste devant “Poème sur la 7ème”, et très loin devant “sperme dans les cheveux”. Tant qu’à racoler avec un facho, j’aurais préféré que c’en soit un de talent, je sais pas moi, ADG par exemple (d’ailleurs, en parlant de Calédonie, il faudrait dire à M. M’effraie que son “notre destinée s’appelle fidélité” que l’on entend dans sa croquignolette chanson Calédonie, est un choix de termes un rien malheureux).
Pourquoi 30 jours de nuit est un peu moisi
Commençons par le casting. Josh Harnett joue comme une bûche et plombe tous ses films avec sa tête à claques (cf. le minable Dahlia Noir d’un de Palma vraiment pas en forme). C’est le héros.
Le scénario ensuite. Enumérons les différences entre le comic et l’adaptation cinématographique (et souvenez-vous, le comic original est tout juste moyen) :
- Le comics Le couple de héros est paisiblement marié. Le film Le couple vient de se séparer. Ils finiront par se réconcilier, avec un “je t’aime femme” final qui reprend d’assez près une des dernières scènes d’Abyss. La motivation Chute et rédemption. L’amour plus fort que tout. Josh Harnett fait bien le chien battu. Il ne sait faire que ça d’ailleurs.
- Le comics Pas de famille étendue. Le film Josh Harnett est plombé par 1) Une grand-mère bourrue qui fume de l’herbe 2) Un petit frère teen-ager La motivation 1) Josh doit se venger (la grand-mère se fait éventrer au bout de quinze minutes) 2) Josh doit donner une leçon de vie et de courage à son petit frère, même si ce dernier a une tête à avoir un Powerbook et à danser la tektronick. Le petit frère ne meurt pas, malheureusement.
- Le comics … Le film Un des survivants terrés dans la ville en proie aux vampires est un - j’ose à peine le dire, allez j’y vais - un rescapé de Treblinka La motivation Euh, je vois pas trop. Ah si, il explique que ça lui rappelle une époque pénible de sa vie (le soir où il est allé voir Truands ?) - et c’est peut-être une fine allusion au très bon The Yiddish’s Policemen Union de Michael Chabon (je vous avais bien dit qu’on en reparlerait de Chabon), uchronie dans laquelle après la chute d’Israël en 1948, les Juifs se sont installés en Alaska.
On le voit, adapter un comic pour le cinéma consiste à ajouter clichés, personnages formulaïques et euh un rescapé de Treblinka.
Mais ce n’est pas le pire. Ce qui condamne irrémédiablement ce film c’est…
Le gimmick qui pue
Puisque ce blog se veut aussi un manuel pratique pour tous ses lecteurs, je vous révèle ici comment détecter un film d’horreur pourri à partir d’un plan de trois secondes.
Vous écoutez ? Alors voilà, dans un film d’horreur merdique, vers la dixième minute, au moment où les protagonistes explorent un lieu inquiétant et n’ont pas encore rencontré le psycho-killer/zombie/vampire/valeria bruni tedeschi, on a immanquablement un plan large, le point fait sur les protagonistes et, au premier plan, flou, des formes indistinctes qui passent très vite, accompagnées d’un swooooooooosh! qui ressemble au swoooooooooosh! qui marque les fondus au noir des montages serrés sur des plans fixes des thrillers merdiques.
Pas très clair hein ? Trois exemples, l’un tiré de 30 days of night, et les deux suivants (!) de La Colline a des yeux - le remake par Aja (dont Haute Tension était pourtant honnête. Tiens, au fait, vous remarquerez que là où Schoendoerffer fils a gardé son nom, Arcady fils a eu un peu honte et a préféré Aja. On peut le comprendre.)
Swoosh dans 30 days
Colline Un
Colline 2
(désolé pour la qualité de l’encodage, et vous devez maintenant télécharger les extraits pour les regarder à part, le lecteur embeddé faisait semble-t-il planter les configurations poussives)
Et la suite ?
Bientôt, ici-même, nous parlerons pour de bon de ces cons de vampires, de nos amis les zombies et peut-être des loups-garou. Nous pleurerons sur le destin des comics adaptés au cinéma et nous tenterons de savoir pourquoi le fantastique urbain français n’existe pas.